• Sarah

Sous les Cimes d'or

Comme une traînée de poussière, le premier souffle du vent matinal propage le long de la chaussée, les récits des poètes venus d'ailleurs; peignant des paysages aux couleurs chatoyantes et contant le réveil imminent des mystères qui hantent le sous-bois de la Chaude Rivière. Parmi ces histoires, il en est une qui serait de croyance populaire à l'approche de l'automne. Celle de la Nuit d'Orion.



Des racines jusqu'aux couronnes, Le rugissement du Dragon-Feuillu était entendu de toutes les oreilles sylvestres, il laissait présager la venue du frimas et des averses dans les landes. En ce temps, Les fées des Contrées Radieuses troquaient volontiers leur apparat d'été contre un manteau de feuille tout juste tombée du ciel. Pas plus par coquetterie que pour se dissimuler de la faune sauvage. Car ici comme ailleurs, la nature offre ce que les dieux reprennent.

Lorsque le froid mordait la vallée, Les moins farouches venaient prudemment se blottir dans le foyer de brindille des mésanges à corne bleue, alors que les plus frileuses préféraient de loin la chaleur d'une toison de chevreuil endormi. Mais qu'importe l’abri, tout le monde savait que les fées finissaient emportées par le froid quand arrivait la saison d'or. Ainsi, elles devaient survivre jusqu'à la nuit de samhain, car c'est dans la clairière au milieux des bois que s'accomplissait les souhaits de ceux et celles qui voulaient bien y croire. Les sorcières murmuraient à la lune des fables mystérieuses et incantaient le passage vers l'autre monde, laissant les fées migrer par delà le voile d’éther.


Seulement, cette année là, la nuit fût déchirée. Les inquisiteurs de l'ouest firent halte dans la vallée pour la décimer de ses impies. Les sorcières furent brûlées, leurs cabanes pillées et leur repère déserté de toute âme. On raconte que leur agonie fut si épouvantable que l'échos s'était répercuté jusqu'au village voisin où les rêves des enfants endormis, auraient été dévorés.

Durant des jours, la crainte d'une répression tourmentait le cœur des riverains. Le garde-forestier, veillait à se détourner du sentier depuis qu'une épaisse brume avait enveloppée le lieu du massacre. Il tentait de l'oublier mais sa démarche chancelante lui rappelait sans cesse qu'à quelques mètres, la surface du sol se crevassait chaque nuits, un peu plus encore.


Sous le ciel ombrageux, des organes ondulaient le long des chablis, se tordaient puis craquaient à chaque nouveau virage, remuant la tanière des rats qui dans la panique filaient se dissimuler dans celle des musaraignes sanguinaires. Des amas de tourbe s’étaient formés au cœur de la clairière, grouillants et humides, comme si quelque chose voulait sortir d'outre-terre.

À mesure que la menace grandissait, des nuées hurlantes traversaient la région pour se repaître des rampants qui roulaient sous les os noueux que les racines déterraient sur leurs sillages, La sinistre silhouette de l'arbre dansant avec les ombres horrifiait les animaux qui finirent par s'éloigner jusqu'à la lisière. La rumeur d'une malédiction s'installa dans les landes apportant avec elle la promesse des jours sombres.


Doucement, les fées s'éteignaient, transit de froid. La plupart avaient trouvé refuge à l'intérieur d'une vieille souche enracinée sur le versant d'un ravin. Mais quand le vent des plaines s’engouffrait, leurs ailes s'atrophiaient et ni le tapis de mousse, ni le drap de feuille, pas même leur ascendance féerique ne pouvaient dissiper les effets du climat.

Un soir de faible pluie, les fées chargées de l'inventaire du fruitier comptaient les maigres récoltes du jour quand alors elles déclarèrent à leurs sœurs que la survie de la ruche ne pourrait s'élever qu'à trois jours. On pouvait voir des cheveux de fleurs se flétrir et quelques visage pâlir sous l'effet d'une pensée commune : Toutes savaient que la pépinière se trouvait le long du chemin de cailloux, aux portes de la clairière profanée. Alors, de la même manière qu'elles s'étaient levées ce matin là, les jeunes fées partirent à la coque s'endormir. L'estomac creux et la pointe des oreilles glacées. Les moins jeunes envisagèrent l'idée d'une expédition le lendemain, pourtant aucune d'entres elles n'eut le cœur à en parler à haute voix.


Quant à l’aînée, elle attendit patiemment que le clair de lune perce l’obscurité pour attraper un grand sac en toile et sa pointe d'onyx avant de s'empresser de quitter la souche par la brèche nord. La frayeur de voir la lignée des Contrées Radieuses s'éteindre dominait celle d'affronter la malédiction des sorcières. Sa démarche était fougueuse, semblable à celle d'un lutin persifleur qui s'apprête à accomplir un méfait sous l'impulsion d'une idée saugrenue. Mais c'était la sagesse qui gouvernait le cœur d'Orion, et il n'en fallait pas moins pour honorer la mémoire de sa lignée disparût. Les cicatrices dont était criblée la membrane de ses ailes scintillaient comme les étoiles d'une constellation sous le couvert pourpre de l'aulnaie; et là où les autres pouvaient voir le heurt d'un mauvais sort, Orion y voyait l’emblème de sa survie, celui qui l'affublait comme le dernier enfant de la colonie des côtes orientales.


La fée aux yeux de sève voltigeait en direction de l'allée des feuillus. L'allure chevrotante causée par les gouttes froides qui ruisselaient le long de son dos. Elle s'arrêta un instant au carrefour du grand-duc puis hésita. Il n'était pas aussi simple de se repérer dans son propre domaine une fois la nuit tombée. Les rameaux semblaient flotter dans le lointain et les écorces noircies se ressemblaient toutes. Cet angle de vue conférait à la forêt un aspect distordu. irréel. La lueur de ses ailes lui permit toutefois de discerner un passage boueux, creusé d'ornières et de sabots par lequel elle s'engagea. Orion poursuivait sa route quand lui parvint le murmure d'un ruisseau. Le chemin principal ne devait pas être loin. Elle prit de la hauteur en contournant les ramilles d'un pin quand le passage finit par aboutir sur un sentier graveleux qui longeait la berge.

Un doux parfum d'églantier accompagna le soulagement d'Orion, mais cette dernière se ressaisit aussitôt et piqua net dans les broussailles. Le sifflement grivois des follets ne tarda pas à lui parvenir. Ces farfadets nocturnes et pernicieux prenaient un malin plaisir à brûler tout ce qui n'était pas plus grand qu'eux. Mais on ne dupe pas une fée comme on dupe un insecte, et si l'odeur de la rose arrive à attirer les papillons, celle du soufre ne tarde pas à brûler les narines d'une fée avertie.

Le silence qui suivit leur passage fit sortir Orion de sa cachette. Elle s'empressa de survoler les petites touffes d’herbe humides avant que les petits diables ne fassent demi-tour. Il lui fallut quelques minutes pour remarquer quelque chose d’inhabituel. Sa vue se brouillait à mesure qu'elle progressait. Aux abords du sentier, la terre exhalait une vapeur épaisse. Elle se déroulait en de larges volutes fantomatiques qui se mettaient à flotter paresseusement dans l'air. Orion dut redoubler d'effort et accélérer les battements de ses ailes pour parvenir à dissiper assez de brume pour distinguer le sureau noir qu'elle peinait à atteindre. La prospérité de l'arbuste s'opposait à celle de ses congénères mourants de l'autre côté des bois. un millier de baies juteuses ornaient ses grappes comme une broderie de perle noir.


Orion arrivait à mi-hauteur du buisson quand un rugissement familier s'en éleva. Une collerette d'aiguillon aux reflets diapré sortit des feuillages, la fée observa la scène avec intrigue avant qu'un rayon de lune ne dévoile la gueule du dragon-feuillu. Ce dernier avait certainement muer depuis le mois dernier car ses écailles avaient roussit et la crête qui descendait le long de sa colonne s'effritait. L'épaisseur de son ventre indiqua à Orion qu' il avait dû profiter de la panique pour élire domicile dans la pépinière et dévorer les réserves des autres animaux, à moins que ce ne soit les autres animaux qu'il ait dévoré. Toujours est-il qu'il se tenait prêt à bondir avec une lueur de convoitise au fond des yeux. La fée laissa tomber son sac et fondit droit vers le ciel. Mais avant qu'elle n'ai pu saisir la moindre prise, la créature déploya sa queue et la faucha en plein vol. Sa chute fût magistrale. Le paysage défila et Orion plana à travers d'épaisses toiles d'araignées avant d'atterrir au bord d'un fossé boueux où son corps glissa pour retomber sur le chapeau d'un champignon luisant. Une douleur raviva ses vieilles cicatrices mais c'est la peur qui paralysa la fée lorsqu'elle s'aperçut qu'elle venait de franchir les portes de la clairière.


Un vent doux faisait bruisser les herbes folles. Au loin, Orion voyait la brume napper la fosse qui se refermait sur elle. Elle tenta tout de même de s'envoler mais après plusieurs échecs, poursuivre en marchant pour trouver un autre moyen de sortir lui sembla être la seule alternative à sa portée. Elle saisit sa pointe d'onyx et s'éclaircit un chemin à travers le trèfle infestées de puceron. Si arriver à sortir n'était pas une tâche aisée, réussir à obtenir quelques baies en échappant au dragon relevait de la chimère. Orion observait curieusement les environs. Des insectes voletaient en tout sens et des couinements ponctués de clapotis réguliers trahissaient d'autres présences. Un filet de luciole fendit le ciel, puis un autre ratissa l'herbe pour se diriger derrière elle. Une traînée argentée et pétillante les suivaient comme des ombres. En se retournant pour la contempler, Orion vit avec effroi que la forêt s'était refermée derrière elle. Les plantes avaient repoussées aussi vite qu'elle avaient été coupées. Chaque pas qui l'engouffrait dans la clairière lui donnait la sensation de s'éloigner un peu plus de l'espoir de revoir le jour. Mais quelque chose la poussait à se rapprocher de l'invraisemblance qui surplombait la bute : L'arbre maudit.


Sa splendeur était irréelle. L'arbre était aussi grand qu'un chêne et sa robe grenat miroitait sous l'éclat de ses graines, des minuscules paires d'aile diffusaient la lumière rémanente d'une bougie. Ses fines feuilles ciselées comme des lames tombaient en cascade jusqu'à ses grosses racines. Une magie émanait de l'érable. Son aura avait rameuter le petit peuple ainsi qu'un chevreuil qui rêvait paisiblement devant l'étang de cristal, et maintenant une fée qui s'approchait du col de son tronc.

Orion éprouva une sensation de chaleur quand la brise fit pleuvoir des ramages une poudre d'argent qui l'enveloppa. Son cœur fut apaisé et ses maux disparurent. La fée papillonna en se découvrant des membranes vigoureuses aux nervures épaisses et dorées. Elle pivota et dessina des cercles autour de l'arbre tandis que sa mue chutait voluptueusement pour rejoindre les glands et les noisettes qui tapissaient le sol. Sa propre lumière lui fit découvrir des arbrisseaux à fruits et une multitude de graminées. La clairière que l'on pensait profanée étaient devenue un jardin merveilleux. Orion su qu'elle s’apprêtait à vivre son premier hiver. La fée s'étendit un instant à l'orée d'un buis et promit aux étoiles de partager le secret de la clairière avec ses sœurs dès l'aurore. En attendant, elle savoura la nuit au chaud en contemplant sa magie.


Les sorcières recueillir la parole d'Orion et leur dernière volonté fut accomplie. Leurs âmes purent trouver sommeil auprès des dieux protecteurs. Ainsi naquit les fées de l’automne, filles des sorcières bienfaisantes des Contrées Radieuses.


Des recherches auprès d'érudits en cryptozoologie m'ont permis de retrouver la trace argentée des lucioles. Avant que le froid ne s'installe et que les fées ne viennent s'y réfugier pour passer l'hiver, je me suis faufilée dans le jardin enchanté pour glaner quelques ailes tombées les années précédentes. En Essayant de trouver un moyen de les sublimer, j'ai imaginé des parures légères serties de cristaux et de fruits d'automne que les femmes porteraient à leur cou, aux oreilles ou dans leur chevelure comme un hommage aux sorcières sacrifiées pour la sauvegarde de nos fées.

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