La Gazette du Printemps

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  • Sarah

La Cité des Nuages

La mésange des quatre vents vogue sur la toile voûtée. Elle fend la grisaille, renonce au parfum d'un hiver meurtrier. Et quand gronde le vent d'ouest, c'est la septième strate du ciel qui se ploie à la volonté des dieux.


Ce matin là, elle fut percée d'un sillage noir poursuivant la ligne infinie d'un champ magnétique. Plus bas, la surface des eaux troubles ondulait fébrilement. Pour un de ces écailleux du marais, pas le moindre signe n'aurait pu prédire une anomalie, pas moins la danse révérencieuse que lui adressait les roseaux et qui - le savait-il - se finirait en stupide querelle, ni les lianes du saule qui tâchaient ardemment de racler la vase en remous. Nul besoin de sonder l'air, il nécessitait d'entendre dans le silence du vent qui ne soufflait pas, les flûtes d'Éole brassant les ondes qui encerclaient, plus loin dans les vestiges d'un passé tourmenté, les vastes éminences minérales. Car le long de la crête, des lueurs sibyllines jaillissaient des multiples fosses rocailleuses, d'une lueur parfois bleue et faible.


La respiration monotone du dragon pouvait atteindre le berceau de la pluie lorsqu'on s'approchait des vibrations lancinantes. S'il sommeillait depuis l’éternité dans les profondeurs de la terre, la projection de ses rêves encornait le territoire des Sans-corps et laissa croire à la mésange noire l’existence d'un havre suspendu. Chose qu'elle était sur le point de vérifier car sa mémoire génétique la conduit mécaniquement sur les déclives d'une chaîne d'aimantine où se jouait l'épouvantable mélopée solaire. L'énigme d'un arbre au tronc tordu qui déployait ses rameaux vers les ténèbres humides engloutissait toute théorie d'une oeuvre terrestre. Là haut, son interminable corps grinçant remuait sous les assauts du courant ascendant. Des feuilles blanches pleuvaient voluptueusement par endroits. Fines, pennées. L'oiseau n'entendit guère de larve remuer sous les racines mais il n'eut le temps d'inspecter le tapis de neige car une force fondamentale l'attira aux nuages.


Il vit certaines croissances osseuses s'affiner suffisamment dans l’atmosphère pour se limer en vrille. Le mouvement l'orienta vers les plus abîmées desquelles se distinguaient des branches jumelles à l'odeur particulière de sable froid, elles s'entortillaient à la manière d'une flèche pyramidale et ornaient la tête de minces tourelles séraphiques. Leurs ombres projetaient un spectre opale sur le revêtement laqué des passerelles suspendues, comme le reflet de l'eau qui ondule sous une verrière. Le cyclone magnétique saupoudrait de feuilles pâles les sept terrasses de la cité. Lorsqu'elles s'évaporèrent, l'appel océanique bourdonna aux ailés des quatre vents annonçant l'arrivée des anges. L'un d'eux franchit la traverse d'une fenêtre sans vitre et s'en alla en direction du sud. L'essaim de nymphes colorées suivit le vent de sel jusqu'au lointain.


Le jour grimpait, la suprématie de son regard se leva sur la naissance brunie d'un édifice vitré par une gerbe de poussière. Sous ses arches d'or, d'informités spectrales fauchèrent la galerie des sables sur laquelle elle était édifiée, le cœur à la dérive et le corps dans les abysses.

L'oiseau pénétra les secrets de l'éther, enfouis dans cet amoncellement noir qui s'approchait sinistrement du domaine des anges. Il contemplait la réflexion tourmentée sur le verre du bulbe nuageux. Le dernier gardien l'emmena, pour toute réponse, à l'endroit où naissent les créatures qui ne volent pas. L'îlot vibrait, d'une puissance familière. Ses pulsations organiques furent noyées par le chant des vagues qui dansaient au ciel, pour les marins, pour les baleines, pour les oiseaux et les sirènes : Là où sont tombés les navires échoués, se lève le matin doré car les vents, qu'importe la manière, s'emparent de ce qui à la mer appartenait. Puis les lumières du levant s'en allèrent glisser sur les toits coiffés de coquillages, elles glissèrent jusqu'à déraper dans l'oubli.


Quand le soubresaut m'arrache à l'enclave des Voyageurs Sans-corps, je peux croire que les oiseaux viennent de cet endroit qu'aucun homme n'a jamais, de jour ou de nuit, envisager. Mais l'histoire à sa volonté propre, et elle raconte que ce matin là, l'écailleux s'était trompé, les roseaux dansèrent aux ramages du rossignol jusqu'à l'éclat rosé du crépuscule.


Peinture originale de Paul Yperman

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